L’Homme nouveau | extraits

 

 

La fabrique du consentement

Rendons ici un hommage ému au pionnier des pionniers, j’ai nommé Edward Bernays (1891-1995). Il est l’inventeur des relations publiques, astucieux cache-sexe grâce à quoi la propagande fit son entrée dans le monde dit civilisé. Ce fut le bacon au petit déjeuner, la cigarette pour les femmes, l’entrée dans la guerre de 14-18, toutes choses dont on ne pouvait décemment pas se passer. Les relations publiques étaient nées. Il fallait un cousin dévoyé et américain de Freud pour concevoir cette abomination : détourner la libido vers des produits de consommation. Dans cette optique devenue la nôtre, l’amour d’une mère pour son enfant ou celui réciproque des amants doivent être ramenés dans le rang, canalisés à toute force vers les produits, le saint Marché. Les produits ont besoin d’amour, les voitures ont besoin d’amour, la déchetterie a besoin d’amour. Pub, com, marketing, relations publiques et toutes leurs déclinaisons relèvent d’une même rigolade sinistre. Appeler « communication » la publicité, c’est déjà une première fumisterie — à moins que ce ne soit simplement de la publicité.

On pourra dire ce qu’on voudra de la psychanalyse, elle reste, pour l’élite fortunée qui s’y adonne, un outil de libération : elle n’a jamais servi des buts manipulateurs ou liberticides. Après le grand détournement de Bernays, à peu près aussi grandiose et indispensable qu’un barrage sur le fleuve A-mour, la publicité s’apprête à connaître une deu-xième mue. Aujourd’hui, dût-on le déplorer, la psychanalyse perd du terrain face aux neurosciences. On commence enfin à déchiffrer scientifiquement le fonctionnement de l’esprit humain. Dans quel but ? Sans aller plus loin, de l’aveu même de leurs champions, la toute première application des neurosciences sera la manipulation publicitaire. Toujours plus poussée, toujours plus déshumanisante. Grâce aux neurosciences, la publicité va quitter le flou, la bonhommie impressionniste d’un artisanat pour devenir scientifique, comme la police du même nom. Mieux on pénétrera les mécanismes intimes du cerveau, plus on pourra agir sur le zombie humain, que nous appellerons citoyen par convention passéiste. Vive demain ! Glorieux horizons !

Ce cher zombie à portefeuille… Zombie d’autant plus désespérant qu’il se croit libre, follement libre. Libre et heureux, comme de raison. Le fin du fin du décervelage. Le bonheur qui se fabrique et qui se vend, livré avec ses tranquillisants, faisant évidemment partie du lot, de notre lot. Certaines entreprises nous proposent de la joie, d’autres nous vendent du bonheur[1]. Dans un monde parfaitement pur, elles en auraient l’exclusivité. On ne pourrait plus être heureux sans elles, c’est-à-dire gratuitement. Profite : tout le bonheur que tu n’achètes pas est un bonheur volé. Dans le monde parfaitement impur que j’appelle de mes vœux, les grands groupes devraient ôter leurs sales pattes du bonheur, et ainsi interdits de telles manipulations, ils finiraient par disparaître d’eux-mêmes, n’ayant en réalité rien à vendre. Une bagnole ou un soda, tu en retires le supplément vénal d’âme, il ne reste qu’un néant.

Les consommateurs sont heureux, chaque jour un peu plus, gavés de bonheur jusqu’à la gueule. À chaque progrès de la dépression, un nouveau cran de bonheur s’enclenche. La dépression serait le mal du siècle, voire du millénaire[2]. On pourrait l’attribuer à une accumulation de diverses saloperies dans la chaîne alimentaire. Mon œil. Ne faut-il pas y voir plus simplement la rançon du bonheur, la réalité derrière le carton-pâte publicitaire, les dessous de cette vaste supercherie en plastique, le restant de réalité qui résiste ? Une dépression d’autant plus atroce, un vide d’autant plus atroce, que notre pseudo-monde est plein à craquer d’allégresse, débordant de réjouissances futiles, enflé, boursouflé, au bord de l’explosion. Telles les pommettes des comédiens de spots aux sourires figés qui nous chantent moult sornettes depuis leur riant et effrayant pays de Oui-Oui. Demi-jour dedans, nuit noire dehors.

Cette liberté laissée au publicitaire de tout envahir est parfaitement étrangère à la liberté. L’amuseur a toute latitude pour me solliciter, me brusquer, me caresser dans le sens du poil, me plier, me tordre, me chiendepavlover, me conchier de messages et d’injonctions à longueur d’année, m’électriser, me teaser, me galvaniser, me haranguer, me convertir, m’engourouter de ses psaumes et de ses spasmes. Chaque espace publicitaire se conquiert sur un espace de liberté. Notre maître est un petit pervers qui entretient l’esclave dans l’illusion de sa liberté, sans jamais au grand jamais l’affranchir. Consommer, c’est un travail. Comme récolter le coton ou la canne à sucre.

Je communique ! j’explique la valeur travail aux esclaves ! Le peuple est-il donc cette masse abêtie qu’il faudrait éduquer pour mieux l’élever, pour la faire accéder à la dignité de l’élite, pour qu’en définitive il n’y ait plus d’élite ? Non, non, foi de pubard, ce qu’il faut, c’est crétiniser les foules toujours plus avant. Consacrer la supériorité de l’élite par des manipulations plus ou moins insensibles et perpétuelles. Dresser cette bête qu’on appelle le peuple pour lui faire exécuter de petits numéros. Éprouver son obéissance comme le maître celle de son esclave. Lui infliger des épreuves comme Dieu à ses créatures pécheresses. Perfectionner au sens sadien. Et demain, quand on en aura ras la quéquette des voluptés célestes et de tout ce merdier, exiger de lui le sacrifice ultime : lui vendre l’apocalypse, le grand feu d’artifice, et voir avec délices comment il y va tout droit, en bon ordre, de lui-même. Sûr d’exercer son libre arbitre. Telle une troupe de lemmings qui se précipitent par dessus une falaise. L’homme n’est pas obligé, il est libre, mon petit pote.

L’apocalypse, parlons-en. Même la fin du monde est devenue un concept publicitaire grotesque. Va falloir trouver plus vendeur comme nom, c’est pas bien facile à prononcer. Désormais à même de déchaîner les mégatonnes, de se faire sauter le caisson, en somme, l’homme accède au divin à peu de frais. « Quand l’homme est livré à l’homme, alors on peut dire qu’il connaît la colère de Dieu »[3]. Le feu du ciel au bout de mon doigt, avec la certitude de rester maître du jeu. Qui maîtrise qui ? Une telle naïveté serait presque touchante si elle n’était grosse de tant de massacres. L’Homme-Dieu fait pitié. Car bien sûr, fatalement, il y aura un après, les pires des fumiers en sont convaincus. Incapable de concevoir son propre anéantissement, l’hyper-crétin envisage toujours un après-Apocalypse. L’eschatologie pour les nuls. C’est quoi ces apocalypses qui ont un après, ces fins du monde pour rire de demi-dieux en culottes courtes ? Apocalypse petite, comme tout ce qui est humain. Avec un peu de malchance, on ne devrait pas y arriver. Humain, il est trop.

En attendant, il faut vendre. ¡Vas a vender! me répétait mon chef de secteur du temps où j’essayais de vendre des encyclopédies à Barcelone. Vendre ! vendre ! vendre ! Conquérir des planètes extrasolaires pour y proposer de la merde encore et encore. Le premier McDonald’s sur Saturne ! Un parc Astérix sur Jupiter, par Bélénos ! Et le voyage dans le temps ! Allez, ça traîne, ça traîne. On n’arrête pas le petit commerce. Jalonnons notre passage de planètes mortes, épuisées, aux panneaux publicitaires rouillés, flottant dans des ouragans de miasmes radioactifs.

Y a-t-il de la vie ailleurs ? Derrière cette question en apparence naïve, entendre Y a du pognon à se faire ? des esclaves à humilier ? des téléspectateurs à asservir ? des consommateurs à bourrer ? Faut pas nous en promettre, on veut de l’affichage partout ! Jusque dans la France mérovingienne ! Une page de publicité tous les quarts d’heure au cours de la guerre de Cent Ans ! Le repos du guerrier-consommateur. Les grandes pages d’Histoire remplacées par des pages de publicité. Ô progrès ! ô lumières ! Aucun répit, il faut consommer tout en regardant des pubs. While u wait. Ne pas s’imaginer qu’on va pouvoir domestiquer la publicité, la tenir en laisse. Elle ne nous lâchera que lorsqu’elle nous aura entièrement dévorés, digérés. Chiés. Et le cosmos avec. Consumituri te salutant ! (…)

[1] BMW, la joie comme moteur. Coca-Cola, ouvrez du bonheur.

[2] D’après l’OMS, la dépression touche une part de plus en plus importante de la population mondiale. Un Français sur cinq en est frappé à un moment ou à un autre au cours de son existence.

[3] Louis Veuillot, polémiste catholique (1813-1883).