Les Ogres sont lâchés | extraits

 

 

Ceci est le texte intégral, quelque peu remanié et augmenté, d’une lettre que j’ai envoyée par courriel au Monde II, à l’adresse courrierLM2@lemonde.fr, le 28 novembre 2008. Au fil des semaines et des numéros, j’ai attendu la publication ne serait-ce que d’un court extrait de ma lettre, ou à défaut d’autres réactions courroucées de lecteurs. Rien. Je doute fort cependant d’avoir été le seul à m’indigner.

 

 

Lettre ouverte au Monde II en guise de droit de réponse à Cecilia Bengolea, équilibriste de l’éros, article paru le 22 novembre 2008 dans ce sinistre follicule

 

Le Monde II, équilibriste de l’éros ou exhibitionniste de square ? À l’heure où des films institutionnels mettent en garde les parents contre les dangers de la pornographie sur Internet, Le Monde II juge bon de publier dans ses pages une photo de Cecilia Bengolea, où l’on voit la danseuse au cours d’un de ses spectacles, un godemiché enfoncé dans l’anus. Ou plutôt en pleine « leçon érotico-anatomique sur le rôle de la prothèse », comme l’écrit, encore ivre de ce qu’il a vu, Dominique Frétard, l’auteur tétanisé de l’article.

Rappel des faits et note d’intention de Pâquerette, quatuor pour deux anus et godemichés : « Avec Pâquerette, écrivent les danseurs Cecilia Bengolea et François Chaignaud, sphincters et anus deviennent directement disponibles à la chorégraphie. Il s’agit, par là, de pousser au plus loin un mouvement déjà repérable dans l’histoire récente de la danse. (…) Notre projet est de poursuivre et de radicaliser ce mouvement en rompant le consensus qui a, jusque-là, malgré tout préservé les anus de la chorégraphie. (…) »

Un mouvement répérable… Il ne sera pas reproché ici aux danseurs d’aller à la pêche aux subventions en fourbissant leur argumentaire commercial à destination des investisseurs institutionnels, toutes personnes d’une haute moralité et d’une tenue intellectuelle irréprochable, qui n’iraient pas gaspiller l’argent du contribuable en spectacles académico-soporifiques. Si l’Allemagne par exemple fait bon accueil à ces deux hurluberlus, la France ne veut pas être en reste : elle doit tenir son rang sur la scène sphinctérielle internationale. Ceux qui n’ont pas compris qu’il fallait « faire danser tous les orifices, dont l’anus », sont de petits trous du cul qui ne méritent même pas le titre de danseurs. Nos deux croisés de la lutte anti-puritanisme parlent aussi avec une rare audace de « désexualiser les trous du corps ». On ne saurait mieux dire. Désexualisons à outrance. Quand on aura bien fini de tout désexualiser, la rose des vents, et avec elle l’être aimé tout entier, ne sera pas plus érotique qu’un soliflore ou un conseil d’administration et on pourra commencer à causer.

Cette fausse rage de cul enrobée de chorégraphie trahit une vraie haine du sexe dans sa dimension intime, secrète, seule encore vraiment scandaleuse par les temps qui puent. On entrevoit déjà, entre les plis des grandes tuniques qu’ont revêtu les danseurs au début du spectacle, une convergence vert-de-gris entre les puritains d’antan et les asexuels de demain. Je ne serais pas étonné que les talibans applaudissent à Pâquerette. Que c’est osé, quel frisson ! On est sur le fil du rasoir entre la grivoiserie, la gauloiserie et la niaiserie. On toucherait presque à la métaphysique — celle du trou du cul, chère à Salvador Dalí, évidemment.

Et si un enfant trop curieux venait à feuilleter votre magazine et tombait en arrêt devant la page 59 ? Parents, rien de plus simple, apprenez le geste (et la parole) qui sauvent :

– Papa, elle fait quoi la dame, là, sur la photo ?

– Ah ! ma chérie, je suis content que tu me poses la question. Papa va tout bien t’expliquer. Tu vois, elle s’est fourré un *** dans le ***, et comme elle est danseuse, elle fait le poirier. Le poirier ? C’est, avec le cochon pendu, l’une des deux grandes positions du Kama Sutra. Attention, c’est de l’art ! Viens, on va te montrer avec maman comment on fait.

On dirait que ça vous amuse, d’exposer les enfants à la pornochorégraphie militante, moi pas. Au risque d’en choquer plus d’un, j’irai même jusqu’à affirmer qu’il y a des choses qu’on ne peut montrer ou faire qu’entre adultes consentants. Qu’il est pénible de devoir rappeler certaines vérités élémentaires. Un enfant de 11 ans sur trois aurait déjà vu un film porno. À la bonne heure ! Les deux autres sont des coincés et des mal élévés. Voilà le monde dans lequel on vit. Le Monde II veut vivre avec son temps, lui aussi, il ne recule plus devant aucun excès, il racole, comme tant d’autres titres — autrement dit comme tout le monde.

Vous croyez choquer le bourgeois ? Un magazine “tout public” qu’on devrait pouvoir laisser traîner sur la table basse du salon publie une image obscène. Pas une simple photo de charme, non, du cul, du grand, du vrai… sous le vernis déjà craquelé de l’avant-garde chorégraphique. Tout ce que fait le Monde II, c’est jouer à transgresser, avec l’air de ne pas y toucher, un interdit fondamental. Demain, quoi ? Des places gratuites pour un snuff-movie en projection privée ? Des montagnes de chair baisante et souffrante tirées du Marquis de Sade qu’on coulerait dans le bronze pour les exposer sur les avenues et dans les squares en signe de tolérance et d’ouverture d’esprit ? Qu’est-ce qui est vraiment con et inutile et qui n’ait pas encore été fait ? Il y a bien un publicitaire dans la salle pour nous trouver un concept.

Ne tombons pas dans le piège de ce faux progressisme qui n’est que le cache-misère de la régression la plus sinistre. Faire entrer les enfants de force dans la sexualité des adultes, ou multiplier les occasions qu’ils s’y invitent, ce n’est pas un progrès, c’est la pente toute douce de l’inceste. N’oublions pas quel est le lieu idéal et expérimental de toutes les transgressions modernes : le camp de concentration. Au fond, les obscurantismes se valent, celui des barbus et autres cagots comme celui de nos modernes hystériques de la transparence et du “dévoilement”.

Vive la liberté, vive l’évolution des mœurs, vive le joyeux progrès que nul n’arrête, telle une charge de TGV en rut. Je suis libre comme l’air et incestueux et pédophile, c’est mon choix. Cette obscénité consistant à mettre la luxure à la portée des enfants, à inviter ces chers petits dans nos draps maculés de foutre, est bien dans l’air du temps. Pourquoi résister ? Je me laisse faire, je suis le mouvement, j’enfourche à mon tour le godemiché du nouvel académisme. Je kiffe la vibe.

Le 30 mai 2005, les Pays-Bas voyaient naître le Parti amour du prochain, liberté et diversité (Naastenliefde, Vrijheid & Diversiteit), dit Parti pédophile. Au menu, élargissement des droits de l’enfant, en particulier le droit d’être violé dès le plus jeune âge. Cette formation n’a pas tardé à être autorisée par les tribunaux, ceux-ci ayant jugé que l’“ordre public” n’était pas en danger. Tout ce gisement de libertinage effréné, on en salive d’avance. Dieu que la justice des hommes est douce et tolérante, sans doute sont-ce les effets mollifiants du haschich sur les juges. Enfin quoi, mieux vaut un malheur légalisé, normal, que tant de tragédies illégales. Pour que la pédophilie perde son caractère de honteuse exception, rentre dans le rang, bref qu’elle se banalise, il faut cesser de l’interdire : tiens, fume, c’est du batave. Les fondateurs du PNVD, trois hommes dans la fleur de l’âge, désireux de rajeunir l’image de la pédophilie, se réclament des Lumières. Les courageux illuminés du Progrès ! Leur parti s’est dissous en mars 2010. Gageons qu’il renaîtra de ses cendres avec une vigueur redoublée. Car enfin, il répond à une réelle aspiration de la société : les ogres ont faim.

La démarche de cette artiste est ce qu’elle est. Après tout, les parents sensés auront compris qu’il ne s’agissait pas de spectacles destinés à la jeunesse. Les organisateurs eux-mêmes l’ont pudiquement « déconseillé aux moins de dix-huit ans », à croire que face au vide de la censure ils se font peur tout seuls. C’est vous qui, de manière assez tordue, pour ne pas dire perverse, conférez à cette photo un statut tout public en la faisant paraître dans votre magazine. Le Monde II, que je sache, n’est ni une revue littéraire underground, ni une publication diffusée uniquement dans les sex-shops. On ne devrait pas avoir à le passer au peigne fin avant de le rapporter chez soi.

Pour ceux que ça arrangerait de coller des étiquettes, je précise que Dieu n’a rien à voir là-dedans : je suis agnostique et ennemi de toute forme de censure. La pornographie ne me dérange pas tant qu’elle reste à sa place, qu’elle n’est pas mise à la portée des enfants. Or une collègue catholique pratiquante a eu le même haut-le-cœur que moi. Preuve que vous arrivez à faire l’unanimité contre vous. Sans détour, comme l’annonçait la légende de la photo.

 

Olivier Ragasol-Barbey

 

PS : Au début de son article, Dominique Frétard précise ce qu’il croit être l’étymologie de godemiché (“réjouis-moi” en latin). Je renvoie cet aimable plaisantin à l’article du Dictionnaire du français non conventionnel de J. Cellard et A. Rey, d’où il ressort que “gaude mihi” serait l’hypothèse la moins vraisemblable. Peut-être D. Frétard ne sait-il pas non plus qu’“aller aux pâquerettes” signifie faire une sortie de route. Quand on ne connaît pas le sens des mots, on s’abstient d’écrire.