Proses | préface

 

De quoi parle-t-on ?  Il y a quelque chose d’absurde à traiter poésie et prose comme des matières ou des manières séparées. Si je pouvais, si le langage n’était pas séquentiel, je les aborderais en même temps, car c’est au fond le même sujet. J’en veux pour preuve (personnelle) ce que m’écrivait le poète Khaïr-Eddine dans sa lettre : « ta prose, c’est aussi aussi de la poésie… »

L’une et l’autre sont aussi semblables et dissemblables que mes deux filles. Dans la pratique, ou disons dans ma pratique, il s’agit d’une seule et même chose : l’une me délasse de l’autre (je ne parle pas des filles). Voir Poèmes | préface.
 

Et puis non  La prose constitue pour moi un autre registre de la poésie. Quoi que je fasse, quels que soient mes efforts dans ce sens, je suis toujours poète, jamais prosateur. Ce n’est ni morgue ni posture hiérarchique : j’admire ceux qui écrivent de la prose, j’aimerais avoir leur imagination, mais ce qui me vient naturellement, ce ne sont pas des histoires. Je ne sais pas ce qu’imaginer une histoire veut dire.
 

L’imbécile  Il y a chez moi cette forme entre autres d’imbécillité : je n’ai aucune imagination et serais même bien incapable de composer des poèmes narratifs, épiques encore moins. Car enfin le ressort fondamental du prosateur tient à l’envie de raconter des histoires. Céline même, styliste obsessionnel, se reconnaissait une grande facilité pour de longs récits imaginaires, des fantasmagories comme La Légende du Roi Krogold, paradoxalement seul de ses manuscrits à s’être perdu. (De là à croire que cette légende serait légendaire…)
 

Conditionnel  Il n’y a pas à me supposer un complexe du romancier, une quelconque frustration. Bien sûr, dans l’idéal, j’aimerais écrire des romans, et aussi peindre, composer, être un artiste total. Je m’en tiendrai à ce conditionnel. Le totalitarisme n’est pas mon fort : je suis bien trop monomaniaque pour que l’envie de me disperser en de multiples activités vienne seulement à m’effleurer. La poésie comme seul mode d’expression suffit à mon ivresse.
 

Degrés de liberté  C’est une question de liberté, finalement. Comme le doigt se plie seulement dans certaines directions et pas dans d’autres, et avec cette liberté limitée peut néanmoins tout faire — tout ce qui est en son pouvoir. Le reste relèverait du jamais-contentisme : un poisson doit-il rêver de marcher sur la terre ferme ? Je sais, le dipneuste le fait. Je sais, Victor Hugo aussi. L’“esprit qui vole” produisait aussi beaucoup de calembours et n’en tirait aucune gloire.
 

Origines  Il faut ici reconnaître que je me suis longtemps fourvoyé dans le récit, ou plutôt dans de maladroites tentatives de contes et nouvelles — et pourtant je n’ai lu que très peu de poésie, je suis surtout nourri de romans. Tout ce qui me venait, quand j’ai essayé, c’était des gags, le plus souvent étirés en longueur — d’où le dessin, par la suite. Modèle, phare, quasi divinité : Roland Topor, à la fois le dessinateur et le conteur.
 

Forme  En dehors de toutes ces considérations sur le fond, donc, toutes mes proses sont des poèmes… en prose. Même les Cæci Vident (ou Pays du présent), qui pourraient passer pour des sortes de chroniques, sont des presque poèmes comme il y a des presqu’îles. Disons que dans le vers la coupe m’offre une possibilité de ponctuation supplémentaire. À l’heure du choix, d’un recueil à l’autre, la prose n’est pour moi qu’un autre rythme — outre qu’elle se prête mieux à certains thèmes (“études savantes” et compagnie). Rideau.
 

A prose is a prose is a prose  Je laisse aux linguistes les considérations de poétique de la prose et de la poésie, en reprochant au passage à ces spécialistes du démontage, du comment ça marche, à ces “réingénieurs”, d’arriver toujours après la bataille. Je ne sais pas quoi dire d’autre sur la prose à la lumière de ma pratique. Si ce n’est que tout ne se ramène pas à de la technique. Il y a aussi être poète et être romancier, qui sans être des “essences” existent bel et bien : poète et romancier ne coexistent pas nécessairement chez un même gus. Je suis sûr qu’il a dû se trouver quelqu’un, peut-être un ami bien intentionné, pour demander à René Char s’il ne sentirait pas d’écrire des polars. On a recommencé à me mettre à ladite question quand j’ai eu écrit R ive rr ever.
 

Cas-limite  Dans ma production, R ive rr ever est sans doute le texte qui en apparence se rapproche le plus du récit. Pourtant, il n’en est rien. Comme dans Éclipse, absolument rien n’y est imaginaire : je colle strictement et obstinément à la réalité, même si cette réalité je l’ai vécue en rêve. On est libre d’imaginer que je force le trait, que j’en rajoute, ou du moins que je romance. D’où le sous-titre : Comptes-rendus d’un au-delà. Dans ce sous-titre même, il n’y a pas de recherche du beau ou de l’étrange a priori, puisque là encore je m’en tiens à la vérité. Ces textes ne sont vraiment que des comptes-rendus. Contrairement à un Kafka ou même au Butor de Matière de rêves, je serais bien incapable d’inventer ou de réinventer des rêves, d’oniriser, de “faire rêve”. Je ne suis pas très sûr que ces relations, comme on appelait autrefois les récits de voyage, relèvent encore de la poésie, mais je suis sûr en revanche qu’elles n’accèdent jamais au plan de l’invention narrative. Une fois encore, croyez-moi si vous voulez.