Dans l’impénétrable | extraits

 

 

Bertha de biais (rêve)

 

 

Imbecillus : privé de bacillum, de béquille

 

 

Je vais partir
comment vous dire
c’est comme si c’était fait
un dernier viatique, allez
un peu de rêve

v’là l’os de l’imbécillité
triangle à jamais bancal

partir c’est mourir
un peu, mon vieux
ça ne se passera pas comme ça
ça ne se passe jamais comme ça

comment ça ? t’as déjà oublié ?
tu vas aller les trouver
vous allez vous retrouver
comme à chaque fois
tu vas leur mettre en main
l’affaire, le coup du siècle

dans le ciel plus de problème
l’équation est résolue, mon amour
urssaf, tva, fmp, 2035, que du bonheur
et ils pompaient et ils pompaient
moitié molochs, moitié shadocks
une hydre insatiable
à témoins et voyants
et nombreuses tuyauteries

pourquoi avoir tant tenu à entrer
il eût mieux valu rester sur le seuil
piétiné au pied de la herse, indistinct
écrabouillé mais entier

rêver richesse quand on est pauvre
penser disette dès qu’on est riche
tout croûle, tout m’échappe

on a eu beau m’expliquer tout bien
l’argent qui sort, l’argent qui rentre
multiplications, proliférations
tout le va-et-vient stérile
ça rentre par une oreille
ça ressort par l’autre
un peu comme la base 2 en fin de primaire

je crois savoir où est ma main
je la tends pour saisir
et puis rien, elle attrape un vide
à croire que c’est la main d’un autre

salement, abyssalement
je m’enfonce dans ce vide
dans l’argenterie, la chiffrerie

la proie est encore ailleurs
hors de portée, ou l’ai-je seulement rêvée
à moins que la proie ce ne soit moi

une poésie virile virevolte dans ma tête. mises en demeure, majorations de retard, échéanciers, commandements de payer. j’suis bon, rien à en tirer, pourtant ça va y aller, chair à huissier, bête à recommandés. la natation, les gestes athlétiques, je laisse ça aux hommes, aux requins, à maître Desagneaux, tout ça me passe loin au-dessus de la tête, je n’apprends pas à nager, pas même à surnager, je n’apprends qu’à couler, rayon coulage la classe, j’épave, je fais même plus de bulles, chèques impayés, interdiction bancaire, tout ça va mal finir, nous y voilà

je suis seul avec cette femme
dans ce canapé taché, dans un salon
parmi les bibelots hideux, impersonnels
la table basse au plateau de plexiglas
le guéridon en acajou usé
la tapisserie en paille japonaise
mon air sérieux, mes yeux suppliants

parlons peu mais parlons bien
j’étale les pièces du dossier, accablant dossier
j’explique l’affaire, le super coup
tout ça c’est bien fini c’est la dernière fois
après vous ne me verrez plus

je me croyais seul avec elle
en fait il y a un homme dans la pièce
je n’avais pas remarqué sa présence
à croire qu’il est apparu comme ça
on ne voit pas son visage
tout le haut du corps est dans l’ombre

la femme se croit seule elle aussi
elle commence à mégoter
on m’oppose des demi-refus
atermoiements mesquins
s’ensuivent des cris
j’entre dans une colère noire
j’insulte la terre entière
je rappelle que pour moi c’est énorme
et pour elle presque rien
enfin pour eux

et voilà que l’homme quitte la pièce
furieux, entrant dans le couloir
un dos mais quel dos
maugréant je le suis
je m’en prends à lui
je suis bien remonté féroce
je l’entreprends dans ce couloir chichement éclairé
prêt à en découdre, à en remettre une couche
à lui hurler sa mesquinerie
il pourrait au moins se retourner
au lieu de fuir comme ça

et là, contre toute attente
l’homme fait volte-face, et d’une voix forte
et nette, tranchante
il me lance : « tu es un imbécile »

ça n’a duré qu’un instant
dans le couloir, sous le petit lustre
peut-être sous le ciel de l’ouest
le temps de me jauger
de me reconnaître
d’émettre son diagnostic

il n’y a plus rien à faire
le cas est désespéré
et puis si il va tout de même faire un geste
il va me jeter le chèque par terre

je me suis tu
je me suis baissé
je l’ai ramassé
imbécilement

je vais partir
vous ne me verrez plus
même pas en rêve
cette fois c’est la dernière fois