Le Beau idéal | extrait

 

 

PORCHER

 

L’autre garçon féminin, l’autre sissy boy s’appelait Porcher. Plutôt grand mais un peu gras, mou, informe, la lippe molle, de bonnes joues, il avait quelque chose d’entièrement rosâtre, pas seulement au sens propre. Ses cheveux blonds terriblement épais, surtout, lui valaient toutes les moqueries. Du jamais vu, on ne se lasse pas d’y revenir : une tignasse d’énergumène, une choucroute naturelle, un flamboiement de jaune sur le crâne. Je pouvais aller me rhabiller, au vestiaire ou ailleurs, avec mes “cheveux épais” jamais à la bonne longueur, avec ma frange d’ange, mon manque de combativité. Blond d’un blond… Un ange laide, hideuse. C’était moi en encore pire, un gouffre. Ma filleté de garçon joli ressortait en masculin sur ce fond-là. Les mèches blondes de Porcher offraient de multiples prises sémaphoriques. Face aux quolibets, aux railleries, aux crachats de la camaraderie, il était d’une passivité phénoménale. Se faire attraper et tirer les cheveux était chez lui comme une deuxième nature, une vocation. Il était si peu viril qu’on s’étonnait, au moment de se changer pour l’éducation physique ou le judo, qu’il soit gaulé comme nous. Toujours suant, essoufflé à la course, il avait l’air déguisé dès qu’il était en short. Moi, à côté, je faisais scandaleusement épanoui. Un roi borgne. On avait été condisciples à la communale sans jamais faire ami ami, puis on avait rempilé à Janson de Sailly. Destins parallèles, solitude à facettes. François ou Jean-François, il se prénommait. Quand il subissait des brimades, je regardais faire, sans participer ni intervenir, en arbitre bigleux, horrifié non pas de la violence des “hommes”, qui me semblait aller de soi, mais de sa passivité à lui, où reconnaissant un peu de la mienne je ne pouvais qu’en être pétrifié, partagé entre pitié et mépris. Je ne cédais pas à mes bas instincts, je les côtoyais, j’étais un collaborateur tiède. Il avait une manière assez ignoble de s’empourprer qui n’était pas de la honte, plutôt une rage emmagasinée, avec quelque chose de méchant dans cette rougeur qui évoquait plutôt une cuisson : le homard allait-il jaillir bouillant de colère hors de la marmite ? J’étais affreusement gêné pour lui : ce n’était pas de la compassion, loin de moi l’idée même de prendre sa défense. Tout l’accusait. Ma propre honte de fille était ainsi projetée, à vif, dans un spectacle malsain dont je me délectais douloureusement. Ceux qui au Moyen Âge assistaient aux séances de torture — je pense à ce tableau ou cette gravure représentant une scène d’écorchage où le supplicié, étalé sur une table, plus que nu, est entouré de beaux messieurs à la mine grave — devaient éprouver un peu la même chose que moi. Un trouble un peu douloureux, sorte de compassion où il n’entrait aucune espèce de pitié. Car le coupable a beau souffrir, il n’en est pas moins coupable, et le supplice est proportionné à la faute. C’est bonne justice.

Depuis cette époque, un peu moyenâgeuse elle aussi, ce sont toujours les lavabos et cuvettes Porcher, qui, au hasard des hôtels ou des résidences, viennent me travailler, me remordre. Porcher. La solitude de ce gamin. C’est seulement aujourd’hui que j’associe la roseur de Porcher à son nom, une évidence qui échappait à l’enfant que j’étais, comme si le porc avait été d’une autre nature que le cochon rose. Mais ceux qui le persécutaient sentaient bien le ridicule de ce patronyme, il tenait tout seul, droit dans son absurdité, ce n’était pas comme le mien un appel à la déformation : Bergasol, Ras-du-sol, Couillemol. Ridicule en soi, le nom Porcher n’offrait aucune ouverture vers un ailleurs, il résumait horriblement le personnage. Nom de chiotte, mec à chier.

Tout le monde se lave les mains de ses tourments. Pour moi, ce n’est jamais une revanche ou un répit d’assister aux lynchages, ni même de me les remémorer : je suis sans doute le suivant sur la liste. Il suffirait qu’ils le finissent ou qu’ils se lassent de lui, qu’il leur prenne de regarder ailleurs.

Porcher. L’étranger. Proche. Mon vieux frère. Simple martyr de cour de récré.