L’Évidence adorable | extraits

 

 

rrracacacacouil !!!

 

 

Perruche : femme bavarde qui fatigue
par des propos sans intérêt.

 

 

Quand je repense à mes perruches, je vois souvent, à la place de leur cage infame dont les barreaux s’entortillaient d’un vieux duvet, celle, suspendue au plafond, du cardinal La Balue que Louis XI aurait fait enfermer pour l’avoir toujours sous les yeux.

On en parlait entre nous à l’école
en sixième, cinquième
avec un effarement mêlé de défécation
n’aimerait-on pas faire ça à son pire ennemi ?
et si le supplicié n’était pas celui qu’on pense ?
diable de cardinal, rouge comme mes yeux
jamais fermés, à te regarder fixement
des fois que tu essaierais de t’échapper
tu me tiens maintenant c’est toi
qui m’as à l’œil nuit et jour la Balue,
tu es ma webcam, ma webmum
je sens braqué sur moi ton gros œil
d’ordinateur déglingué malfaisant
ça va pas ? qu’est-ce qu’il y a encore ?
je suis très gentille, très très
je t’ai fait des œufs au plat
huevos estrellados, une meute de seins
ah ! le dégueulasse… ah ! le sexuel…
mais où t’as été donc traîner
t’es tout noir, attends… fais comme ça…
qu’elle m’intime en me frottant le nez
d’un peu de sa salive malodorante. asquerosa.
cette odeur-là couvrira jusqu’à l’odeur de mon cadavre
c’est fait pour. mais pourquoi moi ?
toujours cette bouche, cette langue
tout l’appareil lécheur-suceur
moi je n’ai jamais sucé mon pouce.
je ne pleurais jamais, moi
on ne m’entendait pas
moi j’étais parfait moi, un vrai bonheur
tout droit tout tordu chancelant mijauré.
les ennuis sont venus plus tard. avec les entorses
avec l’écriture. avec mon chibre. on n’a pas idée…
tu comptes faire quoi avec ça ? on peut savoir !?
je t’avais dit qu’on aurait que des emmerdements.
comment ça, un enfant ! mais la petite fille c’est moi
et je suis la plus forte la plus ceci la plus cela
je suis la maman de tout le monde
hein que je suis mignonne ? hein que je suis mignonne ?
elle va pas la fermer, putain… j’en sors à peine, oui…
je dégouline encore de ce trou à parlottes
je pue du bec de la perruche
je rêve que je suis un magicien
que je vais poser mon foulard sur la cage
qu’elle va s’endormir, que je vais soulever la perruque
et qu’en dessous de ses gros cheveux
qui sont mes cheveux à moi
il n’y aura plus qu’un petit tas de fientes
plus rien, plus de perruche.
le silence. avec ses mondes engloutis.
que c’est bon, qu’on y nage bien
je reste sous l’eau des algues entières
je refais surface dans les bras paternels
il est fort comme une île
mais méfiance, enfance
la végétation envahit tout
ma mère avec ses mises en plis
ma mère insubmersible
ma mère avec son bonnet de bain.
la Vénus au bonnet de bain.
Sean Connery l’a repérée de loin
il va lui faire son affaire
bons baisers de Cuernavaca
il y a des chaises longues en plastique tressé
faut faire attention à ne pas glisser entre les mailles
ça ne vous porte pas, c’est mouvant
c’est piégeux comme mécanisme
pas question d’y être à deux
pourtant vous voilà, les deux inséparables
je n’ose même pas passer un doigt
entre les barreaux de la cage. la jaula.
vous êtes laides, vous êtes la laideur même
vous êtes phosphorescentes
Rodrigo Tortilla tou m’as toué
mais non, tu rêves, il n’en sort rien
jamais rien de ces criailleries incessantes
de ce galimatias. secret mon cul.
le seul secret, il crève les yeux et les oreilles
c’est qu’on ne s’entend pas, que tout n’est que friture
œufs brouillés larsen obscène dans cette thurne
fausse parole, parlure du vide, enrobage de l’horreur
c’est le but recherché, cette parole escamoteuse
maquilleuse perruquière en permutant
père et mère, en mettant des merruches plein la tête
en emperruquant toute vie humaine
de son vide bien à elle bien gros cul prosaïque
n’a qu’un seul but : faire taire.

no te creas, faut pas croire

sous la perruque il n’y a rien

la légèreté, l’absence même là pour personne, voilà ce qui terrifie avec les piafs. un tas de plumes, quelques os creux, c’est du vent un oiseau. on peut aimer le vent, mais sans les plumes, sans les os, sans le bec vicieux, sans les petits yeux méchants — non, il ne faut pas discuter. il ne faut pas entrer dans ce jeu baveux, perrucheux, gluant. il faut cogner. sinon c’est toi qui vas prendre

— Rrracacacacouil !!!
— Rrracacacacouil !!!
— ¡Cotorra!
— Budgie!
— Tu fais quoi, comme langue ?
— Ve fé pas. Ve fé pas.
— Il a quoi ton père comme voiture ?
— Ve fé pas. Vl’ai fu, mais…
— Dauphine blanche ?! Opel Commodore Mes Couilles ?! Fiat 850 sport coupé ?! T’as bien une petite idée…

— Ben, on n’a pas la télé…
— Vois pas le rapport.
— Elle veut pas qu’on ait la télé. Comme ça on est plus intelligents que tout le monde. La télé, on en a pas besoin, on a déjà radio Perruche à longueur de journée. Rrracacacacouil !!!

un plumage criard de mots
tout autour de la tête une volée de mots
un brouillard. la perruche
ne parle pas mais elle n’arrête pas
rien d’intelligible ne sortira de ce rien
rien que de taire-à-taire
que de tombant sous le sens
rien que de sensé mon pauvre Olivier
que ma désolation à compisser en riant
rien. toujours rien. envahissant vide.
le plumage criard de la perruche.

The smile. The slime. The drool. The drill.

La Bignole. La Chignole. La Perceuse.

(pas de berceuse, tu rigoles.
ou alors en lavement.
a chante faux, la perruche)

per os. tout vient de là. tout le mal.
de cette bouche aux dents en dérangement
toujours fourrée chez le dentiste
avec ses bridges, avec les Vallabrègue
avec moi à la place du mort
à la place de la dent en moins
et néanmoins contre moi
cet os sur lequel je tape de seiche
de vieille femme toute sèche
la Virgen del Pilar es el silencio del padre
la parole engloutie d’Albert le bègue.
le silence de mon père.