Qu’il soit détruit | préface

 
 
Titre (1)  Ce projet initial un peu délirant, conçu juste après Fragments d’un corps épars, devait s’intituler Récit. Donner pour titre “récit” à un recueil de poèmes, même entrelardé de proses, le petit paradoxe me séduisait.
 

La fougue en 14 cahiers

 
Titre (2)  Qu’il soit détruit, c’est le deleatur des imprimeurs. Idée, désormais acquise pour moi, que presque toute la force du texte tient à ce qui en a été retranché. Ce n’est pas faire, c’est défaire qui est travailler. Toujours ! Pendant de trop longues années, j’avais péché par incapacité à me relire, à m’arracher aux brouillons. Je n’étais mon propre critique que sur un mode auto-destructeur : je refusais de défaire, fût-ce partiellement, ce que j’avais si mal fait, de le soumettre à une critique constructive. D’où une fuite en avant perpétuelle d’un texte bâclé à un autre. On aboutit à cette vérité paradoxale que détruire, c’est se construire. Je n’aime pas spécialement les critiques, mais je reste convaincu qu’un bon poète est avant tout quelqu’un qui sait lire (on écrit avec toute sa culture, ce n’est pas moi qui le dis) — et se relire, avec une acuité glacée. Toute la chaleur doit passer dans l’expression. Ce deleatur est une profession de foi dont chaque poème se veut la mise en application.
 

Projet  Mon projet nourri d’arbre devait faire alterner des poèmes et des prosettes. Je le concevais comme un traité, une étude “savante”. L’arbre était pour moi à la fois sujet d’étude (je me documentais passionnément et à ma manière brouillonne à la bibliothèque de Barcelone, cherchant à percer les secrets de la chose au détour de maints grimoires), à la fois ami intime et divinité immanente. Et surtout motif symbolique à variations. Depuis Michaux, je conçois la poésie aussi comme un outil de connaissance du monde, la branche apocryphe de la physique.
 

Des journées entières dans les livres


 
38, mais pas Amphitryon  Ces 38 poèmes sont ceux d’une confiance et d’une liberté enfin trouvées. Je travaille maintenant sur des séries, des recueils. (Tir à mitraille était une compilation d’œuvres isolées, Les Jours sans un long poème, Fragments une prose unique “fragmentée”). Surtout, je travaille “tout le temps”. Ces poèmes ont tous été écrits à la main dans un grand bloc Rhodia, en alternance avec les prosettes de ce qui allait devenir Essaim. Ils ont, quoiqu’assez longs, quelque chose d’improvisé — l’un d’eux, le IV de l’échantillon, a d’ailleurs été écrit dans un petit club de jazz parisien, parmi les volutes swinguantes de mon ami saxophoniste Avram Fefer. Ce sont aussi les poèmes du jeune amour et des tribulations et autres divagations professionnelles. Les années URSSAF : par peur bleue du salariat, j’étais enchaîné à mon bureau de traducteur pour rembourser des échéanciers parfaitement absurdes. Que de malheur bête résumé en une phrase… Incertitudes et élan vital, poèmes d’un faux débutant. J’ai trouvé vers cette époque les encouragements décisifs de Bertrand et de Khaïr-Eddine, qui a lu le manuscrit dans sa version intégrale sans barguigner. C’est lui qui m’a indiqué que j’écrivais deux livres en même temps. L’homme était rigoureux, il ne plaisantait pas. Je dois peut-être à son observation technico-alchimique d’avoir trouvé mon premier éditeur.