Lettre à Philippe Sollers

 

Je vois bien aujourd’hui ce qu’a de dérisoire cette lettre bouteille à la mer d’un jeune poète à une vieille gloire de la littérature tarifée à fume-cigarettes. J’y joue la carte de la sincérité, j’égratigne l’Institution, tout en donnant dans la flagornerie, je flatte, je caresse, je vois bien où est mon intérêt. Aurais-je dû relancer par téléphone ? Harceler une pauvre secrétaire ? Peut-être. Mais à quoi bon…
 
 

Philippe Sollers
Éditions Gallimard

       Pièce jointe : manuscrit Mû, nu.

 

       Cher Monsieur,
 

       Je ne vous aimais pas. Vous m’agaciez, je me doute que c’est un peu le but recherché… Une amie (qui vous aime, elle) a beaucoup insisté pour que je lise Femmes. Ce qui fut fait (…).

       Vous avez trouvé mes points faibles… Je m’aperçois que vous êtes un libertin d’idées… un libre penseur… un bricoleur de la pensée. Sans la légitimité de l’universitaire, du philosophe professionnel, sans vous encombrer du désir de faire œuvre de penseur, vous avez de ces audaces, de ces fulgurances, un j’m’enfoutisme envers la pensée qui vous permet de penser souvent plus profond que nul autre. Vous qu’on dit superficiel, dilettante, etc.

       Je vous envoie ce manuscrit inédit. Vous pourriez en publier des extraits dans votre revue. Je ne pense d’ailleurs pas que le reste de ma production vous intéresserait. Quoique nourri de romans jusqu’à la gueule, je ne suis pas romancier du tout : le petit milieu de la poésie me suffit, mes possibilités de “carrière” n’y sont pas nulles. Mais avec ce bouquin-ci, je ne suis plus vraiment dans mon élément censément poéteux. Problème du genre. Je sais que vous vous moquez des genres. Ce Mû, nu, est-ce de la poésie ? est-ce de la philosophie ? (La revue Verso m’en a pris quelques extraits, or cette revue est une revue de poésie, CQFD ?)

       Et puis, poésie ou pas, peu importe. La poésie n’a n’a pas d’importance, ce n’est pas vous qui le nierez : votre journaliste américain imagine qu’il pourrait même, suprême déchéance, en écrire — histoire d’épater la galerie ou de tromper son monde. Aucun éditeur de poésie ne voudrait de ces 350 feuillets, et à supposer qu’un spécialiste de l’érotisme s’entiche de pareille “culerie” non-fictive, ce sera moi qui ferai le difficile. Je ne tiens pas à m’enfermer dans un sous-ghetto érotique, même s’il peut y avoir un certain succès à la clé.

       Espèce d’essai, mais pas d’essayiste, truc “à thèse”, si on veut, Mû, nu est un livre engagé, un livre enragé, un livre de moraliste*. Le lirez-vous ?
 

Olivier Ragasol-Barbey

 

       * J’ai emprunté le sous-titre “genre moral” au De l’Amour de Platon. (…) D’ailleurs, l’immoralisme me paraît aujourd’hui la chose du monde la mieux partagée, le comble du poncif poncifiant. Brandir à tout propos l’épouvantail de l’ordre moral est devenu un must de la pensée à la mode, de cet élitisme-de-masse politiquement et télévisuellement correct qui nous pourrit la vie, l’intellect et les glandes surrénales.
 

PS : Parallèlement à cet envoi, j’adresse la même lettre par e-mail à L’Infini.