Les Futurs | préface

 

Titre  Je n’aime rien tant que les étymologies fantaisistes, elles me reposent de l’Étymologie avec un grand z. Ici, sur un premier plan, je déjargonne l’horrible terme technico-financier de “futurs” (ou “fyoutcheurze”) comme on arrache les mauvaises herbes ou le chiendent. Apparaissent sur un autre plan deux fleurs pas du tout de rhétorique, “fœtus” (fétide) et “futuere” (foutre), car c’est en foutant qu’on devient fouteron (et qu’on fait les beaux fœtus).
 

Sous-titre :  poèmes d’après photos. Titre un rien sinistre auquel vous avez échappé : Registre d’écrou. Je l’ai récupéré pour le premier chapitre. Deuxième chapitre : la conquête de l’espace. Troisième : le cinquième quartier. Quatrième : comment ça va ? J’aime bien découper les textes en chapitres, c’est mon (tout) petit côté romancier.
 

Composition  Les Futurs se compose de 4 volumes : Les Futurs I, Les Simples, Les Départs, La Part belle (cliquer ci-dessous vers les sous-préfaces). Un peu le pendant “léger” du Güero. Ce sont deux livres, Le Güero et Les Futurs, qui chacun pour des raisons différentes se prêtaient bien à des séries. Et surtout m’auront tenu pendant plusieurs années sans la moindre lassitude.
 

Dates  Aucune difficulté de datation, car tous ces poèmes portent la date du jour où je les ai écrits. Daté du jour de ponte, quoi. Le premier est daté du jeudi 9 mars 2000. Je sors de Mû, nu, recueil d’aphorismes plus que véritable livre, je veux revenir à la poésie — toujours le principe de lassitude ou d’alternance. Le poème qui clôt le recueil, je l’ai écrit le 1er mai 2001.
 

Méthode  Mon problème étant que je n’ai pas beaucoup de temps, entre un travail salarié que j’ai fini par accepter de guerre lasse après de trop longues années d’indépendant, et les filles qui vont être deux en juin de la même année. Toujours la même équation acrobatique : comment arriver à “écrire tout le temps” quand on n’a jamais le temps et que sans être une limace égrotante on n’est pas non plus un bolide transluminique. Les poèmes brefs des Futurs vont me permettre de tenir sur ce fil et de m’y tenir. Chaque séance d’écriture ne dure guère plus d’une demi-heure, une heure maximum, c’est un temps qui peut venir s’ajouter à la traduction si je termine ma journée un peu plus tôt, voire entre deux articles à traduire. Serving time ! c’est l’idée du préambule. Je “sers du temps” — perché dans mon bureau du sixième étage droite, je purge une peine avec un codétenu, le voisin frappadingue qui m’épie et parfois tape dans les murs, s’en va de chez lui en laissant la radio à fond, se poste dans l’encadrement de sa porte en caleçon quand je sors dans le couloir et me fixe apeuré sans rien dire. Voisinage crispant mais fructueux.
 

Largo ostinato  Tout commence donc comme un livre pas sérieux, livre du dimanche, des reliefs de temps, arraché au travail et à la folie du voisin. Je ne m’y “consacre” pas, j’ai l’air de ne pas y toucher. Livre hors du temps, du fait de sa progression par petites périodes, et temporel quand même, parce que j’y parle d’un temps glacé par la photo — et aussi parce que je viens (début 2015) de décider d’arrêter aux 18 ans de la grande dernière. Poésie légère comme je disais, le vers est court, la page aérée : l’exact contraire du Güero (si Le Güero était un cri, Les Futurs seraient un murmure.)
 

Matériau  Cette partie de la présente préface relève aussi de la « méthode », mais il fallait bien lui trouver un autre titre. La méthode Futurs première manière consistait — pour aller le plus vite possible et me sentir le moins engoncé possible — à attraper au hasard quatre ou cinq photos de famille dans une pochette pour les jeter sur le bureau. A partir de cette “donne”, je composais une série de quatre ou cinq poèmes, avec pour chacun une dédicataire, Cléo ou Catherine puis Lou. Une demi-heure trois quarts d’heure à griffonner dans un cahier de dessin qui s’était trouvé là par hasard. Volonté à la fois d’improviser et d’échapper tant soit peu à l’espace de travail informatique :
 

Le cahier de dessin, une relique...

Le cahier de dessin, une relique…


 
Une photo de la chatte constituait un joker, ou plutôt un fantôme : elle ne comptait pas, mais entrait dans le classement : toutes les photos traitées prenaient ensuite place pour archivage dans un petit album en plastique, dûment classées et numérotées.
 

Propos  Le propre des Futurs et de ses suivants, c’est une très grande liberté qu’on pourrait assimiler à celle de l’écriture automatique si je m’en réclamais, ce qui n’est pas du tout le cas. (Je suis devenu avec le temps très anti-surréaliste, je crois au contraire avec Guillevic qu’on écrit avec toute sa culture.) Une liberté dans un cadre assez rigide mais en quelque sorte flou : je m’appuie sur des photos [“les petits pieds prennent appui”, premier vers du cycle… ces pieds ne sont pas les miens, ce sont peut-être ceux de l’octosyllabe…] que je décris diversement, par petites touches ou grandes taches ou coulures, afin de dire quelque chose de neuf, d’inouï, quant au mystère, notion pour moi centrale qui devrait faire l’objet d’un Art poétique :
 

Dans le feu de l'action

Dans le feu de l’action


 

Mise en page  Comme pour tous mes livres [1], une mise en page sommaire spécifique s’impose au fil de la composition. Spécificité des Futurs I, trois ou quatre poèmes rédigés à la suite et dont les dédicataires ne devaient pas être trop envahissants (grisé), tout en rythmant le texte.
 

Abstraction  Pour parler en termes picturaux, les « descriptions » relèvent de l’abstrait tandis que le sens appartient à l’expressionnisme, avatar du romantisme : les Futurs sont des poèmes intimistes-abstraits. Une abstraction un peu surréelle renforcée par l’absence de la photo, ou dans les versions publiées que j’envisage, par son détournement, sa réinvention picturale ou gravée. J’emploie le mot romantisme à dessein : tout ce que je dis et redis dans ces poèmes, c’est l’émotion, mon vrai tremplin, plus que les images elles-mêmes. L’émotion met en mouvement la grande machine tinguelyenne des mots — c’est cette musique en trois ou quatre mouvements qui se déploie d’un poème à l’autre. Les photos ne sont rien d’autre que des déclencheurs d’émotion (pardon BMW), c’est tout leur intérêt pour moi crucial, au-delà de leur banalité foncière de photos de famille. Elles me troublent, elles m’ébranlent, ce sont des démarreurs, des déconneurs, ça me lance en bonheur.
 
[1] J’appelle livre ce qui sans être nécessairement publié attend son heure et son éditeur, je ne vais pas me limiter à dire œuvre.
 

 

Préface des Simples

Préface des Départs

Préface de La Part belle