L’art désinvolte du montage… | Art po

 
… ou merde à la dissertation
 

De la confusion comme méthode. Je ne fais pas de plan. Même dans les proses un peu “essais”, un peu “tentatives ou tentations d’essai”, qui sont celles de Pays du présent, il y a quelque chose d’improvisé. Aucune volonté de me surprendre moi-même, aucune volonté de rien, si ce n’est d’écrire. Juste une allure, d’aucuns diraient une imbécillité, et moi le premier. Pas de plan, j’insiste. Le gros du travail, vrai travail suant, s’effectue au montage (monte à cru, la monture et ses moutures, ses boutures). Un jeu de permutations à partir des pensées errantes attrapées dans l’écriture. Et peu à peu un dessin qui se forme.
 

Voici comment j’ai monté La Machine est amour :
 
Étape 1 : ramassé les notes éparses pour en faire un seul fichier Word. Idées notées à la volée, sur l’ordinateur quand je suis devant, sur téléphone quand je n’y suis pas, au boulot, en dehors, sur le trajet, autrefois dans de grands blocs Rhodia, plus récemment dans des cahiers Moleskine — jusqu’à ce jour tragicomique à Barcelone où je me suis fait voler avec ma sacoche des années de notes manuscrites. La limaille se rassemble. Être vivant, monstre rapiécé ? on avance. Tout en ramassant on rêvasse, on musarde, façon facteur Cheval rentrant de sa tournée, de la bonne caillasse dans sa brouette.
 
Étape 2 : imprimé en doubles pages format paysage, ce qui permet de prendre de la distance. L’écriture est aussi une question de regard, d’accommodation : à partir d’une certaine distance, on voit autrement (je ne sais pas ce qu’on voit). Fait un premier montage au stylo en trouvant des chapitres (sous-thèmes), en mettant chaque note sous un chapitre, en découpant éventuellement les notes qui relèvent de plusieurs chapitres à la fois. Un arsenal de flèches, de renvois, de numérotations. Des trajets, des itinéraires, des routes apparaissent, le pionnier défriche et déchiffre. La masse infirme des notes finit par former des chapitres. En quelque sorte les notes reposaient en cave d’affinage, j’en fais un fromage, voilà.
 
Étape 3 : dans un nouveau fichier (qui est une copie du fichier Word de l’étape 1), recopié le tout. Inscrit un OK au bas de chaque grand ajout manuscrit pour être sûr de ne rien louper.
 
Étape 4 : mis les chapitres au format Pays du présent, avec la mise en page qui s’ensuit. D’où nouvelle mise à distance (et mise à l’épreuve).
 
Cette manière de procéder fonctionne, est fructueuse, elle vaut pour moi recette de cuisine.
 
Rien à voir, donc, avec une dissertation qui suit le cours majestueux du plan en trois parties, du plan quinquennal, du rantanplan de la marche au pas. Je boîte, je dois en prendre mon parti. Ni cours ni discours. Ce serait bien prétentieux de dire je parle. L’armée des mots doit-elle marcher au pas ? Sans aucun doute. On peut être général d’armée mexicaine et rester attaché à la discipline.
 
Les étapes suivantes sont les étapes normales de relecture d’une prose, les goûtages et autres peaufineries un peu obsessionnelles, les dernières moutures du texte, qui peuvent s’étaler sur des semaines, à têtes reposées, j’emploie le pluriel pour signifier hydre. On change trois fois rien, on déplace un mot, on ajoute une virgule. À noter que pour un poème il n’y a pas à proprement parler de montage — sauf à la toute fin, on en a déjà parlé dans un autre Art po.