Interview

 

Entretien imaginé pour Act Editions, à l’occasion de la publication du Beau idéal.

 

 

Qu’est-ce que le Güero ?

Güero est un mot mexicain, d’origine inconnue, qui désigne les gens au teint clair : blonds, roux, châtains. Il y a un piment mexicain de couleur jaune qui est dit chile güero. Le soleil lui-même est appelé familièrement el güero, le blond.

Au-delà de sa mystérieuse origine, le mot güero n’est pas anodin. Il a ceci de fondamental à mes yeux qu’il est proprement mexicain. On pourrait être rubio (blond) n’importe où ailleurs dans le monde hispanique, on n’est güero qu’au Mexique.

 

Vous avez passé votre enfance au Mexique. Le Güero, c’est vous ?

Oui et non. Pour être exact, c’est moi tel que je suis perçu par les Mexicains. Au départ, c’est un souvenir, le récit familial d’un souvenir qui me revient, un matin de 2001, à Barcelone, la ville natale de mon père. Le Güero n’est pas moi, ce serait sans intérêt : il est à la fois un certain moi passé et un certain moi à venir. Ce Mexicain que je ne suis jamais vraiment devenu, Mexicain resté là-bas toutes ces années, comme dans les limbes, puis revenant vivre dans un livre sa vie ectoplasmique. Le Güero est un point de vue.

 

Cette année 2001 est une année charnière ?

C’est sans doute vers ce moment-là que je commence à me sentir “établi” en France, juste avant 40 ans, avec femme, enfants, travail, tout l’heureux attelage. Après m’être enfin dépêtré d’une semi-précarité chronique, d’un statut bancal, faussement “en partance”, je libère le Güero, en quelque sorte. Il peut quitter ces limbes maudites où il était condamné à errer.

 

Vous vous sentiez Mexicain ?

Je me sentais et je me sens Mexicain. Je suis aussi Mexicain qu’on peut l’être quand on a passé dans le pays ses huit premières années. D’autant que j’étais tout le temps fourré dans une famille mexicaine qui m’avait en quelque sorte adopté. J’ai connu le pays intimement, familialement, dans son intimité et ses odeurs.

 

Quand vous rentrez, à 8 ans, il y a quelque chose d’irréversible ?

Oui, j’étais mexicanisé en profondeur, irréversiblement. Ce qui n’était pas donné à tout le monde, à tous les expatriés. Un ami belge, fils de diplomate, va rentrer au bout de huit ans, exactement en même temps que moi, mais sans parler la langue, comme préservé de toute influence extérieure dans sa bulle des Lomas [1]. Pour moi, le mal était fait. Il y a marcher et être boiteux. On ne voit pas la marche, seul le boitement se remarque.

 

Ce pays est aussi le vôtre, donc ?

Ce pays boiteux est le mien (rires). C’est un pays de cœur, comme l’Algérie pour le pied-noir, à ceci près que nous n’en avons pas été chassés, bien sûr. Je parle la langue avec l’accent mexicain. Huit années suffisent à s’enraciner. Je suis attaché à ce pays tout autant qu’à la France, avec dans le cas du Mexique et dans le mien une forte tendance à l’idéalisation puisque j’en ai été comme arraché.

Le Mexique est pour moi un paradis perdu qui se confond avec la première enfance. Certains ont la nostalgie de l’enfance, pour moi l’enfance est à proprement parler un pays. L’enfance qui restait, l’enfance résiduelle, n’en était plus une, elle ne tenait pas le coup face à mon rêve mexicain ou ma mexicanité rêvée.

 

Vous aviez des regrets ? Vous viviez dans le passé ?

Dès notre retour, tel le perroquet de l’Oreille cassée, je ressasse une vérité que personne n’entend. Je suis un petit Mexicain en exil, je nostalgise sur un passé imaginaire. J’ai des regrets pour plusieurs vies.

Les Russes, pour dire le mal du pays, parlent de cafard de la patrie (тоска по родине). J’étais fou dans la mesure où j’étais le seul à croire, contre l’évidence familiale et nationale, que le Mexique était ma patrie, qu’à Paris je vivais désormais en exil, arraché aux miens. Cette patrie n’existait plus en dehors de mon souvenir, elle se confondait avec l’enfance, peut-être était-elle la vie toute entière, toute une vie laissée là-bas, dans les limbes : il n’y avait plus nulle part où revenir.

 

Le Mexique, vous n’en êtes pas revenu, d’une certaine façon ?

C’est un peu la revanche du Güero. Il est celui qui n’en revient pas d’être resté au Mexique, resté au bonheur, le bienheureux. Et qui revient malgré tout, malgré lui, par le livre. Telle la lave dans la faille, une faille qui aurait perdu son m, le m de vous vous doutez quoi, dans quelque fossé d’effondrement.

Il faut bien comprendre que pour le Güero la vie s’arrête à l’été 70, la suite en devient un long mensonge : l’expérience mexicaine, c’est toute l’expérience, la vie dans son ensemble. Le Güero naît au Mexique, il y vit et il y mourra.

 

Revenons au Beau idéal. Pourquoi ce sous-titre en fillette ?

Ma mère ne voulait pas d’enfant. Elle me le disait, elle ne s’en est jamais cachée. Je ne la juge pas. Ce qu’elle ne disait pas, et qui était pour moi manifeste dès mon plus jeune âge, c’est qu’à tout prendre elle aurait préféré une fille. Non content de pas aimer en moi le petit garçon, elle aimait, elle adulait chez moi une qualité qui à mes yeux était par excellence une qualité de fille : j’étais beau, idéalement beau, il fallait que je le sois et que je le reste. Il y avait dans cette beauté comme un charme (ou un contrat) à ne pas rompre — sans quoi, allez savoir ce qui aurait pu se passer.

 

Vous étiez beau ?

Du moins, ma mère en était convaincue. C’est elle qui le disait à l’envi, s’en gargarisait. Elle nous prenait à témoin, moi et les autres, de cette beauté idéale. Si seulement j’avais pu être beau et rien d’autre… Je vivais plutôt ça comme une sorte de malédiction, d’enfermement, ce n’était pas mon problème.

Le Güero-en-fillette, c’est cette beauté idéale et ce qui vient s’articuler autour de ce thème à variations. Tout ce qui est de l’ordre de la non reconnaissance de mon sexe : un certain déguisement, la frange, la (ma) monstruosité, les brimades, le visible et l’invisible, une baignoire, des photos, Robocop, Créüse, le rasage, des spartiates — petits sujets qui dansent, ambitieux, appliqués, dans la musique des mots.

 

Beau idéal, c’est aussi la beauté de la langue, la musicalité ?

Je n’y avais pas du tout pensé. Ce titre de Beau idéal m’est venu assez tard au cours de la rédaction du livre. C’est un titre un peu flottant, qui s’applique bien aux “flottements” de l’identité sexuelle. Flottant, parce qu’au premier abord il paraît dire autre chose que ce qu’il signifie réellement pour moi, c’est un mot “technico-philosophique”, un terme de philosophie de l’art.

Le beau, c’est moi, et c’est aussi symétriquement l’idéal maternel, qui est un idéal de pureté. Un beauté pure : pure de toute personnalité, de toute vie propre. Beauté sage comme une image. Sépulcrale.

 

Vous reprenez à votre compte cette quête du “beau idéal” ?

Non, non, pas du tout. La recherche classique ou symboliste du “beau idéal” n’est ni mon propos ni celui du livre. Stylistiquement — et de par mes origines espagnoles — je suis un baroque, on me l’a déjà dit. Si ce titre me satisfait, c’est parce qu’il tient tout seul. Il marque une distance ironique, alors même qu’on va dans la suite traiter de choses terribles, tragicomiques si l’on veut. Et en même temps, au premier degré, il invite en douceur à entrer, l’air de rien.

 

Ce n’est pas un titre-programme, mais il n’est pas mensonger.

Non, puisqu’il dit aussi, très crûment, très simplement, autre chose : le Beau n’est pas la beauté, c’est l’adjectif substantivé Beau, c’est “l’enfant beau” que j’étais, idéalisé par une mère maladorante, adorant précisément en moi ce que j’exécrais, se trompant à la fois d’objet et d’amour. Je dois dire ici qu’elle était présente à la dédicace.

 

Vous lui en voulez encore ?

Il y a ce très beau passage dans Guerre et paix, où la comtesse Rostov, tout en lisant et relisant la lettre de son fils blessé au front, n’admet pas (nie) qu’il soit devenu un homme. Je ne pose pas au héros, c’est ma mère au contraire qui a été héroïque en venant à la dédicace de mon livre. Une octogénaire de mes amies m’a résumé leur échange, après que je les ai eu présentées. « Je suis ravie, a dit mon amie, de voir que la mère du poète est si petite [comme elle] ». Ce à quoi ma mère lui a répondu : « Je suis la Terrible ! ».

 

Vous êtes à deux doigts d’une réhabilitation ?

À sa manière à la fois brutale et compliquée, ma mère est fière de moi. Il faut que je le reconnaisse, malgré toute notre histoire, tout le contentieux. C’est d’autant plus compliqué qu’en fait, elle ne lit pas une ligne de ce que j’écris. Ou plutôt elle a une manière de lire sans lire qui lui est propre, comme les têtes des disques durs flottant au-dessus des données. (Il y aurait beaucoup à dire, au contraire, sur mon père, qui me lit avec un microscope et n’ouvre la bouche que pour me décocher une de ces saillies méchantes dont il a le secret.)

[1] Lomas de Chapultepec, quartier le plus huppé de Mexico.