Lettre | Khaïr-Eddine, 2

 

Khaïr-Eddine avait ses entrées à la revue Esprit, il pensait qu’elle pourrait me prendre des textes. Dans l’enveloppe, je vais donc aussi trouver une lettre de recommandation que je suis censé porter à Olivier Mangin, rédacteur en chef d’Esprit. Je ne sais plus si j’ai déposé ou simplement envoyé cette lettre :

 

Lettre à Esprit
 

Toujours est-il qu’elle ne débouchera que sur une fin de non recevoir de Mangin, qui m’écrit que sa revue ne prend pour ainsi dire jamais de textes poétiques, non sans m’avoir tourné un petit compliment. Un coup d’épée dans l’eau, mais encore un vrai encouragement pour le faux débutant que j’étais.

Lettre | Khaïr-Eddine, 1

 

J’avais 30 ans et une œuvre en première floraison. Quelques revues m’avaient pris des poèmes, mais je désespérais encore de publier un premier recueil. Autant dire que je tournais en rond tel un lion en cage. Or mon ami Bertrand croyait en moi depuis le premier jour ou presque. Sa mère avait de nombreuses et anciennes relations dans l’édition, en particulier chez Flammarion, mais je ne me serais jamais permis de la solliciter directement. De la poésie, allons, la lie de la littérature…

Et puis un beau jour, voilà que le poète Khaïr-Eddine, désargenté chronique en quête d’hébergement, débarque chez cette dame. Bertrand connaît le grand homme, il se met en tête de me le présenter. En attendant le rendez-vous, j’arrive à mettre la main sur quelques uns de ses textes. Cette magnifique voix m’impressionne. J’y vais. Tout tremblant, comme à l’abattoir. La rencontre se passe au mieux, l’homme, la soixantaine, est charmant, d’une grande drôlerie. Il s’exprime comme il écrit, par courtes phrases, âpres, cinglantes. Nous parlons d’un autre poète, mort récemment, Khaïr-Eddine lance, mi rigolard, mi sépulcral : « la mort l’a dépucelé ». Il boit du lait, peut-être à cause d’un ulcère, peut-être pour tordre le cou à son alcoolisme. Quand nous repartons, il a pris le manuscrit, il promet de me lire rapidement.

Sa mère a raconté à Bertrand que Khaïr-Eddine, dans les jours qui ont suivi, arpentait les couloirs de l’appartement en déclamant mes vers, lançant des remarques tantôt assassines, tantôt enthousiastes. Je n’en suis toujours pas revenu. Peut-être était-ce en partie pour complaire à sa logeuse, mais j’ai eu l’impression qu’il m’avait comme adopté, qu’il m’aimait bien. Environ une semaine plus tard, il m’écrit cette lettre qui restera pour moi le plus beau des encouragements :

 

Lettre Khaïr-Eddine-recto
 

Lettre Khaïr-Eddine-verso
 

Je n’ai jamais revu Khaïr-Eddine. A quelque temps de là, son cancer allait se déclarer, finissant par l’emporter rapidement.