Bord libre | préface

 

Titre  Je m’en explique dès le poème d’ouverture, lui-même intitulé Grand départ : on parle de bord libre d’une plaie ou d’une paupière, marque de coupure, ligne de fracture. C’est l’arrachement au Mexique, “symbolisé” pour moi par une fracture peu après le retour en France. Bord libre ou la fracture ouvre le recueil, j’y raconte cet épisode d’emblée secrètement métaphorique.
 

Propos  Bord libre, précédé de Grand départ, est le premier recueil de poèmes que j’arrive à écrire après ma dépression de 2005. Cinq ans après ! Dans l’intervalle, il y avait eu des proses, à commencer par Sartre et les pommes. Le premier long poème de l’après est celui sur le ciel, qui va entrer de plein fouet ou droit dans ce recueil, en guise d’épilogue “céleste” (voir Le Beau temps, suivi de Saur).
 

L’indicible, en un mot  Avec les moyens poétiques du bord, j’essaie ici de dire l’indicible, l’indiciblement douloureux : les quelques semaines atroces de la dépression, véritable saison en enfer. Le mot enfer n’est pas trop fort. Le mot saison vous a en revanche quelque chose de tendre, de léger, il évoque le temps qui passe. (La dépression est un temps qui ne passe pas, insondable douleur dans le piège d’une éternité.)
 

Grand départ  La prose qui ouvre le recueil est une rescapée du Güero I, dont elle devait être la conclusion. Assez logiquement, c’est cette conclusion proprement dite qui me fournit l’ouverture de Bord libre. Malgré cette entrée en matière, Bord libre n’est pas un livre sur l’enfance, il s’intéresse à un épisode de l’âge adulte, à l’indicible même : une dépression. Ma saison en enfer, donc. Il faudra plusieurs années, une fois écrit le texte final du recueil, le poème sur le ciel (Beau temps), vrai poème de la renaissance, pour que je me sente d’attaquer ce sujet. D’entreprendre une “description” du mal, le mal moral absolu — tout autrement que William Styron, dont j’avais lu le Darkness Visible (autre joli oxymore). Les ténèbres en question, il faut en être bien guéri, nettoyé, pour ne plus craindre jusqu’à l’invocation de leur nom.
 

Mauvais temps I et II  Impressions de l’enfer. Le I est une suite d’instantanés, suite contre la fuite, l’impossibilité de retenir l’indicible ; le II évoque un thème pour moi limitrophe de la dépression, celui du coinçage onirico-géologique.
 

Tania y Ana  Comme Grand départ, ce poème faisait partie du Güero I. Ce devait être en 2001 ou en 2002. Ma cousine Ana vient à Paris (sans sa sœur aînée Tania) avec l’oncle Victor, elle a 30 ans, j’en ai 40, ou à peu près. La première fois que je l’ai vue, à l’un de mes retours au Mexique, j’avais 10 ans, elle venait de naître, et la dernière, elle devait en avoir 4 ou 5. Cette grande fille est mexicanissime et chanteuse de rock. Elle est aussi terriblement Ragasol, elle ressemble un peu à ma fille Lou. Son retour, tel un énorme appel d’air, me happe insensiblement vers un Mexique qui n’est plus seulement celui de l’enfance. Quand elle repart, les nerfs à vif et néanmoins au comble du bonheur, palpitant d’une vérité retrouvée, je passe une nuit d’insomnie entre exaltation et angoisse qui sera comme une répétition générale de la dépression (les trois coups n’auront lieu que plus tard, en début 2005). Cette nuit-là, mon esprit s’est entrouvert sur l’horreur : j’ai perçu avec une acuité effroyable, dans un rougeoiement de magma, le simple malheur de l’arrachement au Mexique, tout ce que j’avais perdu, le deuil ni fait ni à faire de Bertha, etc. Ce poème le dit à sa manière, comme il peut. Il marque en quelque sorte un nouveau départ à l’intérieur même du Güero, d’où son transfert inéluctable depuis ledit livre.
 

Le Beau temps, suivi de Saur  Le happy ending, l’envers même de la dépression : c’est ce que dit ce poème, simple compte-rendu de rêverie céleste. Envers y compris sous sa forme coinçage : j’y rapporte une expérience d’ascension « vécue » en demi-sommeil.