Bord libre | extraits

 

 

GRAND DÉPART
 

Ma fille aînée a huit ans. J’ai huit ans moi aussi. Déjà ! Sur l’une des deux photos du retour, accoudé au bastingage du France, j’ai la tête de Lou ; sur l’autre, non loin des deux cheminées pour rire, on dirait Cléo. Mes filles sont déjà là, en puissance, j’en ferme les yeux pour bien humer tout ça, pour ne pas trop y voir encore, pour ne rien laisser perdre. D’un ogre à un güero et retour. Juin 1970. New-York le Havre. Un paquebot… Compagnie générale transatlantique. Pont A. Numéro de cabine 229. Bon voyage, messieurs ! On part, on laisse tout ça, le Mexique et un peu l’enfance, ces huit premières années, passées comme un rêve ou presque. On referme le güerito blondin, faut lui taire sa petite gueule. S’en sortir, le vaincre. Ç’aura été un père pour moi, à sa manière de petit, de teigneux. Un père… Lui survivre ! l’achever ! vivre encore ! plus avant ! Pères, grand-pères, petites-filles à l’horizon, cousines cousins et cie, tout se mélange dans le sillage de l’énorme bateau. Le France aussi est un ogre, un joyeux, un vorace : il faut cette force d’enfant pour s’arracher au passé, au fait et bien ou mal fait, au foutu. Il t’en faut, gamin, de la force, un peu de la mienne peut-être, pour quitter le Mertha la Berxique les tlaxcalli amoureuses et tout le terremoto. Pour n’y plus revenir, pour toucher terre, pour quand même ouvrir les yeux.